Construire une improvisation

A propos du Concert-portrait Esquisse – Improvisation. Une réflexion de Patrick Defossez compositeur et pianiste improvisateur.

    Le concert monographique que propose Philippe Démier, nous donne à découvrir des territoires musicaux hors champs entre inventivité fixée (la partition) et mouvement (l’improvisation), mondes sonores teintés de dramaturgie narrative et de spontanéité, ces expériences instantanées en train de se faire.

“Contemporain” dans son son, “historique” dans le développement de sa narration,  Philippe Démier, a construit pour ce concert, un espace commun dans lequel nous avons tous deux expérimentés d’autres cheminements relationnels.

   Un dialogue, une marche l’un vers l’autre, une expérience littéraire basée sur l’échange, le croisement, les essais, la surprise, le plaisir partagé entre deux compositeurs dont l’un est interprète de l’autre.

   Au cours de ce concert, les œuvres pour piano et voix féminine Mélodies et Cœur en bouche, ainsi que trois Esquisses, nous parleront de l’univers poétique de Philippe Démier ainsi que de la musique silencieuse, son mode de production textuelle singulier.

   Une technique de l’épargne où le silence – tout comme le blanc contenant toutes les fréquences chromiques – est la surface, le matériau premier sur lequel se dessinent ses narrations timbriques et musicales traversées de-ci de-là par d’authentiques fulgurances. La musique de Philippe Démier révèle un geste d’écriture précis.

   Philippe Démier a souhaité m’inviter en qualité d’improvisateur afin d’interroger ses Esquisses. Celles qui embarquent vers d’improbables possibles poétiques sonores, celles qui montrent ce qui attise son désir de donner à écrire : une intuition pour laquelle il donne à l’improvisateur à vivre l’en devenir, à imaginer un et puis et au public à entendre le destin singulier de ses pensées musicales.

   Remontant à la source de son écriture, j’ai exploré l’équilibre de ses processus compositionnels : l’écriture, l’esquisse, l’improvisation, le work in progress, la ré-écriture possible.

   Nous sommes ici à la lisière de trois mondes : composition, interprétation, improvisation.

   D’une part, je me suis saisi du personnage – l’homme, le compositeur – et d’autre part, du portrait musical des Esquisses afin de proposer une ouverture plastique du langage et de la résonance qu’offre leur narration en “re-montant” les codes compositionnels propres à Philippe Démier : l’interprète que je suis est devenu compositeur de l’improvisé.

    Au début, je ne savais comment aborder une telle proposition qui permettait autant des sentiers par lesquels m’égarer ?

   Par le si peu proposé, une “absence” textuelle quasi debordienne ou des Presque rien à la Luc Ferrari, ses Esquisses peuvent être appréhendées comme l’orthographe d’une prochaine digression littéraire d’objets observés devenant déplacements, devenant mouvements … des éléments se succèdent, se croisent, on s’attache à eux quelques instants, le fragment d’une histoire, … .

   L’interprète, le compositeur de cet improvisé-là, a nécessité de s’éloigner des notes pour réaliser une traduction improvisationnelle de la composition.

   L’improvisation modifie-t-elle la forme du texte, “embellirait-elle” son existence ?

   Qu’importe finalement la forme résultante, il donne à écouter un univers modifié – une réalité compositionnelle augmentée par l’improvisation – dans lequel le public est invité à chanter dans son intérieur (rappelez-vous la musique silencieuse) ses propres prolongements musicaux. Chacun et tous devenons co-interprètes.

   L’ambition de cette rencontre et de ce concert est de vivre une écriture musicale et une chorégraphie improvisationnelle dans un acte artistique et un espace d’écoute communs.

Patrick Defossez

Compositeur et pianiste improvisateur

19 mai 2013.