Notice pour Le Temple du Sens

Le Temple du Sens (1998-1999) Sextuor pour 1 clarinette en sib.(ou gr. flûte), 2 violons, 1 alto, 1 violoncelle, et piano

   Parfois l’homme s’éloigne de lui-même et oublie ses propres édifices passés, cathédrales de significations que l’on admire comme autant de prodigieuses réponses que la nature humaine a donnée à ses angoisses
Mais peut-on se désinvestir d’une tâche aussi vitale que celle de faire sens ? Donner sens au Chaos qui nous interpelle ? Peut-être est-il temps de rendre hommage à ces significations, à ces admirables mises en ouvres dont on pourrait découvrir les traces dans un imaginaire Temple du sens.

Présentation

L’homme est un être qui cherche le sens et qui, pour cela, le crée.

La quête du sens caractérise la psyché.

(Les carrefours du Labyrinthe vol.4  p. 114)

Ce que l’art représente, ce ne sont pas les Idées de la Raison, mais le Chaos, l’Abîme, le Sans Fond, à quoi il donne forme.

(Les carrefours du Labyrinthe vol.4  p. 202)

L’effort incessant de rompre la clôture dans laquelle on se trouve au départ – et qui tend, toujours, à se reconstituer.

(Les carrefours du Labyrinthe vol.5 p. 206)

   Ces phrases (comme beaucoup d’autres) écrites par le philosophe Cornelius Castoriadis ont servi de point de départ pour la création de la pièce : le Temple du Sens. Outre le fait qu’elles aient suscité mon imaginaire, elles m’ont apparu définir parfaitement le rôle de l’art et de l’artiste, son engagement par rapport à l’art et à la société où pensée et action doivent demeurer indissociables.

J’ai tenté de créer un « temple musical » où seraient gardées les créations de l’homme ; créations de l’imaginaire humain face à la question de la signification ; constructions  « impérissables » selon le philosophe, mais non exemptes de danger.
Danger pour l’esprit humain de s’enfermer dans l’assurance de ses propres mythes et de penser ses « significations imaginaires » comme réalités dogmatiques. C’est un des  rôles de l’art (sinon d’une société) que de toujours repenser la signification ; de considérer tout système comme une hypothèse et non une certitude ; afin de toujours rompre la clôture qu’instaure malgré lui l’esprit humain. Plus radicalement : repenser la signification.

   Quatre sections composent la pièce. La première – en forme d’introduction – pose le point de départ du  sens -la quête – tandis que les suivantes représentent quelques-unes des tentatives données par l’homme pour répondre à cette quête.

Chaos :
En premier lieu, il y a le chaos « le sans fond de l’être » comme nous le dit le philosophe. Admiration sacrée mêlée de peurs devant l’inconnu et l’immensité de la voûte céleste, ainsi que le spectacle des étoiles, que les premiers hommes ont pu découvrir. Le dessin  des constellations m’a fourni le référentiel sonore de cette 1ère section et alimente aussi l’ensemble de la composition.

L’appel de Dieu :
C’est la première salle du temple et sans doute aussi la signification la plus profonde apportée par l’homme devant le mystère et dans sa quête du sens : l’appel de Dieu et plus tard, la naissance des mythologies. La musique progresse selon un ostinato de la main gauche (figure évidente de la clôture) qui finalement éclipse le chant du soliste. Peut-être le danger du dogme et des rites…

Science :
Seconde salle du temple et autre « signification imaginaire » apportée par l’homme. Cette section comporte plusieurs passages « ouverts »où les instrumentistes doivent opérer des choix.
D’autres endroits proposent une forme d’aléatoire dépendante de la date à laquelle l’œuvre est interprétée, ainsi que des constellations présente dans le ciel à ce moment de l’année.
Enfin, j’ai utilisé le nombre Pi associé à dix motifs musicaux. Les combinaisons des motifs se renouvellent à chaque exécution, selon la progression de Pi (donc ouvert à l’infini).

Tombeau de Cornelius Castoriadis :
La dernière section de la pièce est l’hommage que j’ai souhaité rendre au philosophe disparu.
Pièce « symbolique » conçue pour être repensée et recomposée par  les interprètes à chaque nouvelle exécution en conservant certains éléments musicaux qui en forment le matériau initial :
1 : le rythme du quintolet de double croches (rythmant l’arpège entendu au piano après la cellule initiale)
2 : la cellule brève-longue sur la bémol (premières notes de cette section)
3 : Le glissement au demi-ton de l’intervalle de quarte (notes constitutives de l’arpège)
4 : Le cluster à ambitus de quinte (entendu à la toute fin du tombeau)
5 : le tempo lent : noire = 46-48 (tempo initial)

   La partition écrite pour cette section est donc celle pour une première exécution. Réécrire ce Tombeau à chaque exécution pour le réinterpréter nécessite ainsi une pensée « créatrice » et une remise en cause de cette section ; ce qui constitue un des aspect même de sa conception.
Cette solution radicale autant qu’idéale (voire utopique) proposée aux futurs interprètes de la pièce, m’a cependant semblé la plus apte à traduire un sens de l’action lié à la création, «effort incessant pour rompre la clôture ».

D’autres salles pour ce Temple seront, je l’espère, crées par moi ou par d’autres créateurs. Ce sera je pense le plus bel hommage que l’on peut rendre à « l’homo faber » autant qu’à la pensée du philosophe Cornelius Castoriadis.

Réflexions

   La réflexion autour de l’œuvre du philosophe – et en particulier la volonté de rompre la clôture ainsi que la quête perpétuelle du sens – m’a conduit vers l’élaboration d’une pièce utilisant deux notions particulières : la notion d’œuvre ouverte et celle de l’inachevé.

La notion d’œuvre ouverte

Cette notion apparaît à plusieurs endroits :

- soit à partir du matériau proposé et de façon assez traditionnelle pour ce type d’œuvre (en jouant les éléments dans n’importe quel ordre (Introduction – Chaos)
- soit par une exécution partielle de la pièce : liée au choix des interprètes pour l’ordre des éléments (dans l’introduction) ou bien en ne sélectionnant que quelques éléments à interpréter (le pianiste dans la section Science).
Enfin, la pièce est dépendante de la date de son exécution ; cette date déterminant  – dans la section Science – une part du matériau choisi lors de chaque l’interprétation (voir explication du 1er point d’orgue).

   Cependant, la notion d’ouverture (comme celle de l’aléa qui en découle) ne m’a pas apparu nécessaire seulement en tant que  « performance » pour les interprètes, mais également comme « limite créatrice ».
Ainsi, dans le début du Tombeau (final de la pièce) l’utilisation des limites du souffle de l’instrumentiste, génère un aléa s’opposant à toute idée de clôture. La durée de ce passage est alors « créée » par une contrainte extérieure et non par une réponse personnelle résultant d’un choix de l’interprète.

   Une telle approche convie à envisager une œuvre musicale comme recelant une part d’inexprimable et confère à la partition musicale –par l’écriture de notes non jouées- un statut tout à fait particulier.

   Avec l’utilisation des limites du souffle (dans la section Tombeau) je poursuis les recherches déjà entreprises dans la pièce Homothanatos sur la musique « silencieuse ».

La notion de l’Inachevé

   La section Science utilise une technique de prolifération à partir du nombre Pi, permettant une variation à chaque nouvelle exécution et donne un aspect infini à cette section.

   La pièce Tombeau quant à elle, propose d’activer la créativité des interprètes en les invitant pour chaque exécution, à « recréer » celle-ci à partir du matériau donné ; la rendant par là même « inachevable ». (voir la présentation)

   Tout ces éléments font du Temple du Sens une pièce « vivante » et dépendante du moment toujours unique de son exécution. Toutefois – et pour plus de commodité ou de facilité – la version retenue pour la création pourra servir de référence et être reprise pour des exécutions ultérieures ; bien qu’en agissant ainsi,  « l’esprit » de la pièce ne sera pas observé.

   Création à Paris en ouverture du festival Envolées Musicales En mai 2008 sous la direction de Léo Warynski.